L'AMANDE ET L'OBSIDIENNE

Amandine STECK

déconstruction

 

       De quoi peut se nourrir un regard ? D’un monde qui s’effiloche avec le temps ? D’une brume incertaine saisie à la lueur d’un soleil agonisant ? D’un bleu vieillissant qui se serait lassé d’être là sans rien dire? D’une route à peine lisible dans les sables de Namibie ? De vagues ombres étirant leurs âmes sur des murs lépreux ? De cathédrales industrielles déchues et d’épaves étripées ?

peacock

     Ce qui semble étonnant, dans le travail d’Amandine, c’est le contraste entre son œuvre photographique et ses vitraux. Un monde fluide, plein de grâce et de légèreté, ou les formes naissent dans un effleurement coloré de saveurs lumineuses. Une recherche d’harmonie dans le sillage des anciens maîtres explorant la transcendance au travers du translucide.


D’enchevêtrements désordonnés de rouilles, de câbles, de salpêtre, de compteurs abandonnés?

    A résumer ainsi ce qui peut nourrir un regard, on serait en droit de renoncer à partager avec lui ce qu’il nous montre de ce monde tellement il nous renvoie à la certitude de notre propre déchéance.

    Mais le regard d’Amandine n’est pas un regard quelconque. Il sait voir, dans ce qui va s’étioler, l’étoffe d’une œuvre en devenir. Il suffit d’un cadre, d’un angle de vue, d’une lumière pour que, les bleus reprennent vie, les épaves se mettent à parler, les ferrailles s’agitent, les murs s’enduisent d’une nouvelle vitalité !

    Paradoxe de ce regard là, qui peut mettre en tension, dans l’objet qu’il saisit, tout à la fois sa vie, sa chute, et sa renaissance. Une forme d’espérance dans le potentiel esthétique d’un monde cabossé.

    Faire de la déshérence inéluctable des choses, grâce aux vertus de la transfiguration photographique, une œuvre d’art, n’est ce pas là la marque de fabrique d’un vrai créateur.

    Rien dans ce monde là n’est destiné à pourrir ou à déchoir. Rien dans ce regard ne cherche à réhabiliter les choses pour les faire passer du côté de l’éternité. Tout est déjà en place, dans l’alliance avec la transparence, pour vaincre le temps. Et on se met à croire à l’existence d’un sixième sens qui nous fait déceler, au delà d’un visible à peine effleuré, l’invisible essence d’un temps figé pour toujours.

    Peut-on espérer d’Amandine qu’elle nous livre un jour l’une des clés de la « prose du monde [1]» qui métamorphoserait notre regard en mariant ses œuvres photographiques et sa vision de vitrailliste ?

    Une œuvre qui pourrait apprivoiser le chaos en l’enchâssant dans le translucide.

Marc, « docteur », Bremond 

 

[1] Maurice Merleau Ponty